Que font Riyad, Abou Dabi et Doha en Afghanistan ?
N° 5 · avril 2026
L’Afghanistan est un pays profondément religieux, et les Afghans ont depuis longtemps fait preuve d’une grande loyauté envers leur identité religieuse en tant que musulmans. Toute menace pesant sur les valeurs islamiques est prise très au sérieux par les Afghans, qui considèrent qu’il est de leur devoir religieux d’y répondre par tous les moyens dont ils disposent. Dans ce contexte, le respect envers les Arabes – étant donné que l’islam est né dans la péninsule Arabique – a constitué une partie intégrante de la mentalité afghane. Compte tenu de cela, ainsi que de la vision selon laquelle « tous les musulmans sont frères », les Afghans étaient, jusqu’à récemment, moins exposés aux rivalités interarabes sophistiquées ou, du moins, hésitaient à les reconnaître pour des raisons religieuses.
Ces rivalités ont toutefois toujours existé et continuent de s’intensifier. Les Afghans y ont été initiés relativement récemment. Depuis la fin des années 1970, l’Afghanistan s’est imposé comme un théâtre d’affrontement indirect pour les États du Golfe. D’abord inscrit dans les logiques de la Guerre froide, l’Afghanistan est progressivement devenu un espace de rivalités idéologiques et d’initiatives diplomatiques concurrentes. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar partagent une identité sunnite ainsi qu’une implication ancienne dans les dynamiques afghanes, mais leurs approches respectives ont suivi des trajectoires de plus en plus divergentes.
La position dominante initialement occupée par Riyad, notamment à travers le financement des moudjahidines, s’est érodée à la suite du refus des talibans d’extrader Oussama ben Laden. À l’inverse, Doha s’est progressivement affirmé comme un acteur d’intermédiation, en s’appuyant sur une diplomatie de « porte ouverte » et en maintenant des relations suivies avec les talibans, y compris durant leur premier régime. De leur côté, les Émirats arabes unis ont privilégié une approche pragmatique, centrée sur des considérations sécuritaires et économiques.
Ces dynamiques se sont intensifiées après la prise de pouvoir des talibans en août 2021, transformant l’Afghanistan en un espace de compétition intra-golfe particulièrement marqué, dans le prolongement des tensions engendrées par le blocus du Qatar entre 2017 et 2021. Les rivalités entre ces trois acteurs s’organisent ainsi autour d’une configuration triangulaire, nourrie par des conceptions distinctes du rôle de l’islam dans la gouvernance, par des priorités sécuritaires divergentes et par une volonté commune d’accroître leur visibilité diplomatique.
La stratégie du Qatar, fondée sur la facilitation du dialogue et l’intégration des acteurs islamistes dans les processus politiques afin de limiter les dynamiques de radicalisation, se distingue nettement du pragmatisme transactionnel des Émirats et de l’approche plus prudente et réformatrice adoptée par l’Arabie saoudite. La crise du Golfe de 2017 a amplifié ces divergences, Riyad et Abou Dabi accusant Doha de soutenir et de légitimer des groupes islamistes, dont les talibans. Dans ce contexte, plusieurs analyses mettent en évidence la capacité du Qatar à s’imposer comme un interlocuteur privilégié des États-Unis, en se positionnant comme un relais incontournable entre les puissances occidentales et les talibans.
Origines et fondements historiques
Au cours des années 1980, l’Arabie saoudite a joué un rôle déterminant dans le soutien au djihad antisoviétique, en mobilisant des ressources financières considérables par le biais de circuits officiels et privés, souvent en coordination avec les services pakistanais. Les Émirats arabes unis, alignés sur la position saoudienne, ont contribué à la reconnaissance formelle du régime taliban en 1996. Le Qatar, quant à lui, était alors moins engagé, bien qu’il ait entretenu des relations relativement cordiales avec les talibans durant leur période au pouvoir.
Par ailleurs, certains aspects moins visibles des relations entre l’Arabie saoudite et l’Afghanistan méritent d’être soulignés. Au milieu des années 2000, une importante communauté afghane, estimée à environ 100 000 personnes vers 2007, résidait en Arabie saoudite, fréquemment munie de passeports pakistanais pour des raisons administratives et professionnelles, avant une régularisation progressive sous identité afghane. Cette présence témoigne de liens socio-économiques durables, distincts des dynamiques strictement diplomatiques ou sécuritaires. Dans le même temps, la posture saoudienne peut être interprétée comme essentiellement défensive : plutôt que de chercher à façonner activement l’ordre politique afghan, Riyad s’emploie surtout à contenir les risques sécuritaires et à limiter l’influence de ses rivaux régionaux, notamment le Qatar et l’Iran.
Recompositions post-11 septembre et crise du Golfe de 2017
En ce qui concerne le Qatar, certains éléments suggèrent que ses interactions avec les talibans sont antérieures à leur formalisation officielle. Dès 2007, plusieurs figures talibanes auraient commencé à se rendre à Doha, souvent en utilisant des passeports pakistanais, afin d’y rechercher un appui politique et financier. Cette phase précoce, encore informelle, s’inscrit dans une stratégie plus large que l’on peut qualifier de « diplomatie de crise », par laquelle le Qatar cherche à se positionner comme un acteur incontournable dans la gestion des conflits. Cette orientation s’est également développée dans un contexte de rivalités croissantes avec les Émirats arabes unis, suggérant que l’engagement qatarien en Afghanistan répond aussi à des logiques de concurrence régionale antérieures à la crise du Golfe de 2017.
Après 2001, l’Arabie saoudite a apporté son soutien aux gouvernements afghans successifs sous les présidences de Hamid Karzaï et d’Ashraf Ghani, à travers des programmes de reconstruction et des initiatives diplomatiques. Elle a également tenté de jouer un rôle de médiation, comme en témoignent les pourparlers organisés à La Mecque en 2008. Néanmoins, une méfiance persistante a limité la portée de son engagement.
À l’inverse, le Qatar a progressivement consolidé son rôle diplomatique en accueillant, à partir de juin 2013, le bureau politique des talibans, à la demande des États-Unis. Cette initiative, qui s’inscrivait dans des contacts amorcés dès 2010 avec l’appui de l’Allemagne, a permis l’ouverture de négociations directes entre les États-Unis et les talibans à partir de septembre 2018. Doha a également facilité des initiatives majeures, telles que l’échange de prisonniers de 2014 entre le soldat américain Bowe Bergdahl et des détenus de Guantánamo, ainsi que la conclusion de l’Accord de Doha en 2020. Parallèlement, le Qatar a maintenu un soutien financier aux talibans à la demande du Pakistan et a encouragé des interactions avec des figures religieuses influentes afin de structurer leur gouvernance.
La crise du Conseil de coopération du Golfe en 2017 a considérablement accentué ces rivalités. Le 5 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte ont rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar, l’accusant d’ingérence dans plusieurs conflits régionaux, dont l’Afghanistan, et de soutien à des groupes islamistes. Les Émirats, en particulier, ont dénoncé l’approche qatarienne, considérée comme déstabilisatrice et susceptible de renforcer des dynamiques idéologiques perçues comme dangereuses. Le Qatar a, pour sa part, défendu une stratégie pragmatique de médiation, affirmant que l’intégration des acteurs islamistes dans les processus politiques constituait un moyen de prévenir leur radicalisation et de favoriser une stabilisation progressive. Cette divergence a contribué à inscrire la question afghane dans un clivage régional plus large portant sur la gestion des mouvements islamistes.
Concurrence post-2021 : médiation, économie et diplomatie
La reprise du pouvoir par les talibans en août 2021 a accéléré l’implication des États du Golfe. Le Qatar a renforcé son statut de médiateur en coordonnant une opération d’évacuation d’ampleur exceptionnelle et en accueillant de nombreuses initiatives diplomatiques, notamment des réunions impliquant les Nations unies. Le Qatar est également devenu un point de passage central pour les interactions entre les talibans et les puissances occidentales, de nombreux États ne disposant pas de représentation diplomatique à Kaboul s’appuyant sur leurs missions à Doha.
Notamment, en novembre 2021, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a solennellement annoncé que le Qatar agirait comme « puissance protectrice » des intérêts diplomatiques des Etats-Unis en Afghanistan. Le Qatar a en outre œuvré activement à l’amélioration des relations avec les talibans, facilitant leur accès à des interlocuteurs internationaux et contribuant à renforcer leur légitimité diplomatique.
En mai 2023, le Premier ministre du Qatar, Mohammed ben Abdulrahman Al Thani, est devenu le premier responsable étranger à rencontrer publiquement le chef suprême des talibans, Haibatullah Akhunzada. Cette rencontre s’est déroulée à Kandahar, ville considérée comme le berceau spirituel des talibans. Elle a montré à quel point les talibans attachent de l’importance à ses liens avec Doha.
L’influence du Qatar sur les talibans repose notamment sur des versements mensuels accordés depuis plusieurs années à leurs dirigeants, l’accueil de leurs familles à Doha, la facilitation d’activités économiques pour certains d’entre eux, ainsi que la mise à disposition de terrains pour la construction de résidences.
Les Émirats arabes unis ont, de leur côté, cherché à contester cette position dominante en misant sur des avancées concrètes. Ils ont notamment obtenu des contrats pour la gestion d’infrastructures aéroportuaires stratégiques et ont développé des relations directes avec les autorités talibanes, en accueillant des visites de haut niveau et en acceptant la présence d’un ambassadeur taliban. Leur stratégie reste centrée sur la coopération sécuritaire, notamment dans la lutte contre les groupes djihadistes, ainsi que sur le développement d’une influence économique et logistique. Il est important quand même de souligner que plus de 300 000 Afghans vivent, travaillent et font des affaires aux Émirats arabes unis.
L’Arabie saoudite, quant à elle, a adopté une posture plus prudente. La réouverture de son ambassade à Kaboul en décembre 2024 témoigne d’un réengagement progressif, bien que Riyad continue d’éviter une implication directe dans les processus de médiation, préférant s’appuyer sur des partenaires régionaux tels que le Pakistan. Sa politique afghane a toujours été fortement influencée par le Pakistan, partenaire stratégique clé des Saoudiens en raison de leur coopération militaire passée et actuelle. Riyad cherche notamment à surveiller les relations entre les talibans et l’Iran, tout en maintenant des contacts limités depuis 2021. Bien que l’aide humanitaire se poursuive, elle reste largement coordonnée depuis le Pakistan, canal affaibli par la dégradation des relations entre Islamabad et Kaboul. L’Arabie saoudite hésite à s’engager pleinement, en raison de son passé avec les talibans après le 11 septembre et de sa volonté de promouvoir un islam modéré. Mais tout de même, au sein de l’Organisation de la coopération islamique, elle encourage une aide accrue à l’Afghanistan pour prévenir le terrorisme, le trafic de drogue et l’instabilité régionale.
Bilan et perspectives
Les rivalités entre le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis en Afghanistan montrent comment les pays du Golfe réajustent leur politique étrangère dans un monde de plus en plus fragmenté. Pour les talibans, ces divisions sont une chance : elles leur permettent de gagner une certaine légitimité sur le terrain, même sans reconnaissance officielle de la part de la communauté internationale.
Pour les États du Golfe, s’engager en Afghanistan est à la fois un moyen d’étendre leur influence et un vrai défi, notamment pour rester cohérents et préserver leur image à l’étranger. L’approche du Qatar, souvent critiquée par Riyad et Abou Dhabi, s’est pourtant montrée solide grâce à ses contacts privilégiés avec les talibans et son utilité pour les Occidentaux.
De leur côté, les Émirats arabes unis vont au-delà des projets d’infrastructures et de la coopération sécuritaire. Ils sont devenus un refuge pour une partie des capitaux et des hommes d’affaires afghans, ce qui renforce leur rôle de plateforme financière dans la région. La rivalité avec le Qatar se voit même dans des détails plus symboliques, comme l’accès à des zones de chasse en Afghanistan, signe que la compétition dépasse les seuls enjeux diplomatiques et économiques.
Au final, l’Afghanistan n’est pas une priorité majeure pour ces pays, mais plutôt un terrain secondaire où ils déploient leur influence en douceur. D’ici 2026, la situation reste fluide : le Qatar garde un rôle central de médiateur, les Émirats renforcent leur présence économique et sécuritaire, tandis que l’Arabie saoudite avance avec prudence. L’avenir dépendra surtout du comportement des talibans, des priorités des grandes puissances et de la capacité des pays du Golfe à se rapprocher ou non.
