Les Centrasiatiques ne sont plus des simples observateurs silencieux de l’Afghanistan
N° 6 · mai 2026
Au début du mois dernier, un signal discret mais révélateur est venu du régime taliban. Le 5 avril 2026, Kaboul a accueilli la première réunion consultative entre l’Afghanistan et l’Asie centrale. À cette occasion, des représentants des cinq États d’Asie centrale, à savoir Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Turkménistan et Ouzbékistan, ont rencontré les autorités talibanes. Les représentants des talibans ont présenté la politique étrangère du régime comme reposant sur l’équilibre et l’économie, ainsi que le bon voisinage et le respect mutuel. Ils ont notamment souligné que les échanges commerciaux avec l’Asie centrale avaient atteint 2,7 milliards de dollars en 2025 et ont fixé un objectif de 10 milliards dans les années à venir.
Cette rencontre illustre une évolution notable de la posture régionale. Lorsque les talibans ont repris le pouvoir en août 2021, les pays d’Asie centrale avaient exprimé une vive inquiétude. Ils craignaient avant tout intensification du trafic de drogue, afflux de réfugiés, propagation du radicalisme islamiste et une recrudescence des activités terroristes, notamment de l’État islamique de Khorasan et des résidus du Mouvement islamique d’Ouzbékistan.
Près de cinq ans plus tard, l’approche initialement défensive a laissé place à un pragmatisme plus assumé, centré sur les intérêts économiques, sans pour autant déboucher sur une normalisation politique pleine et entière. En dépit de l’évolution observée après la reconnaissance par la Russie en 2025, aucun des cinq États n’a officiellement reconnu le régime taliban. Néanmoins, la plupart des pays centrasiatiques ont intensifié leurs échanges commerciaux, discuté de projets d’infrastructures et multiplié les contacts diplomatiques. Ils le font parce que, d’après les centrasiatiques, un Afghanistan relativement stabilisé, même sous domination talibane, apparaît comme un moindre risque qu’un isolement prolongé du pays. Cela ne signifie pas pour autant que ces États considèrent le régime comme un partenaire fiable à long terme.
En réalité, cette dynamique est un ajustement prudent. Il s’agit donc d’une solution temporaire, dictée par l’absence d’alternatives solides, davantage que d’un véritable tournant politique. Pour l’heure, la relation reste fragile et marquée par une méfiance persistante.
De quelle Asie centrale parle-t-on ?
L’Asie centrale regroupe un peu plus de 82 millions d’habitants, et environ 124 millions si l’on inclut l’Afghanistan. La région a une population globalement jeune et représente un marché d’un demi-trillion de dollars. Les pays en « -stan » partagent plusieurs caractéristiques communes. Leur histoire est fortement marquée par l’héritage soviétique, tant sur le plan politique qu’économique. La région occupe également une position géographique stratégique, au croisement de l’Europe, de la Russie, de la Chine, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud.
Le Kazakhstan, avec 20,6 millions d’habitants, possède l’économie la plus développée de la région. Il repose largement sur l’exploitation des hydrocarbures et se distingue aussi comme un producteur majeur d’uranium. Son niveau de richesse par habitant est le plus élevé d’Asie centrale, et il entretient des liens économiques étroits avec la Russie et la Chine. Toutefois, cette dépendance aux matières premières, les inégalités régionales et sa vulnérabilité aux chocs extérieurs restent des points faibles.
L’Ouzbékistan, le pays le plus peuplé avec 36,4 millions d’habitants, est engagé dans une transition économique depuis 2016. Son économie repose sur des secteurs variés comme l’agriculture, l’or, le gaz et l’industrie légère. Son marché intérieur dynamique et son ouverture progressive attirent de plus en plus d’investissements étrangers, avec une diversification plus avancée que chez ses voisins.
Le Turkménistan, qui compte 7,5 millions d’habitants, dépend presque entièrement du gaz naturel. Son économie reste très fermée, peu transparente et largement tournée vers la Chine.
Le Kirghizstan, avec 7,2 millions d’habitants, présente une économie fragile, fortement dépendante des transferts d’argent des travailleurs migrants. L’agriculture et l’exploitation minière, notamment de l’or, y jouent un rôle important, dans un contexte politique plus pluraliste mais instable.
Enfin, le Tadjikistan, peuplé de 10,6 millions d’habitants, est le pays le plus pauvre de la région. Il dépend largement des envois de fonds depuis la Russie, malgré un fort potentiel hydroélectrique. Sa vulnérabilité face aux crises régionales reste particulièrement élevée.
Les centrasiatiques face aux talibans
L’Ouzbékistan est l’acteur le plus engagé. Dès 2021, Tachkent a accueilli des délégations talibanes à Termez. En 2024, il a inauguré la zone économique spéciale d’Airitom, située à proximité du pont de l’Amitié. Cette plateforme transfrontalière comprend des infrastructures commerciales, médicales et logistiques, ainsi qu’un régime d’accès simplifié permettant aux ressortissants afghans de séjourner jusqu’à quinze jours sans visa. Les flux quotidiens y sont significatifs, et le commerce bilatéral a atteint environ 1,6 à 1,7 milliard de dollars en 2025. Par ailleurs, l’Ouzbékistan soutient activement le projet de chemin de fer Trans-afghan reliant l’Asie centrale aux ports pakistanais. Cet engagement traduit une stratégie d’ouverture économique, tout en restant conditionné à la stabilité du contexte afghan.
Le Kazakhstan privilégie une approche centrée sur les échanges commerciaux. Il constitue un fournisseur majeur de blé, de farine et d’huiles alimentaires pour l’Afghanistan. En 2024, Astana a retiré les talibans de sa liste des organisations terroristes, procédé à des échanges diplomatiques et organisé plusieurs forums économiques. Les échanges commerciaux ont atteint plusieurs centaines de millions de dollars, avec un objectif affiché de 3 milliards par an. Le Kazakhstan explore également des opportunités d’investissement, notamment dans le secteur minier, tout en restant attentif aux incertitudes politiques et sécuritaires.
Le Turkménistan, fidèle à sa doctrine de neutralité, adopte une approche plus discrète mais continue d’investir de manière significative, notamment dans les infrastructures énergétiques. Le projet de gazoduc TAPI (Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde) demeure central, bien que sa mise en œuvre progresse lentement. Les échanges concernent principalement les hydrocarbures et les services de transit, dans un cadre où la prudence reste déterminante.
Le Kirghizistan reste en retrait, mais a également retiré les talibans de sa liste d’organisations terroristes et s’est prononcé en faveur d’une reconnaissance internationale afin de favoriser la stabilisation régionale. Ses échanges commerciaux avec l’Afghanistan demeurent limités, reflétant une implication encore modeste.
Le Tadjikistan conserve la posture la plus prudente. En raison de préoccupations sécuritaires et de liens ethniques avec les populations tadjikes d’Afghanistan, Douchanbé a initialement adopté une position critique, allant jusqu’à accueillir des opposants au régime taliban. Toutefois, une évolution pragmatique est observable : le pays maintient ses exportations d’électricité (notamment via le projet CASA-1000), a ouvert des marchés frontaliers et a développé des échanges commerciaux atteignant environ 120 millions de dollars en 2024. Malgré ce rapprochement limité, des tensions persistantes, notamment sur les questions hydriques et sécuritaires.
Le corridor du Wakhan, l’Amou-Daria et le contexte géopolitique
Le corridor du Wakhan, étroite bande territoriale située entre le Tadjikistan, la Chine et le Pakistan, conserve une importance stratégique. La Chine y voit une extension potentielle de ses initiatives de connectivité dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie.
Dernièrement, de nombreux signes indiquent que le Pakistan s’intéresse de plus en plus au contrôle du corridor du Wakhan comme moyen d’accéder à l’Asie centrale, même si cela devait se faire au détriment de la souveraineté territoriale de l’Afghanistan. Selon certaines sources, le Pakistan aurait même déjà engagé des pourparlers exploratoires avec la Chine en premier lieu, ainsi qu’avec le Tadjikistan, dans le but d’obtenir un accord tacite sur cette question.
La question de l’eau constitue également un enjeu majeur. Le canal Qosh Tepa, en construction sur l’Amou-Daria, pourrait affecter les ressources hydriques de la région. Prévu pour être achevé en 2028, ce canal, long de 285 kilomètres, large de 100 mètres et profond de 8,5 mètres, est conçu pour irriguer plus de 500 000 hectares de terres arides en détournant 30 % du débit de l’Amou-Daria, véritable source de vie pour des millions de personnes dans la région. Le canal de Qosh Tepa comporte d’importantes implications écologiques, économiques et politiques, notamment pour l’Ouzbékistan et le Turkménistan.
Et demain ?
La réunion d’avril 2026 à Kaboul et l’augmentation des échanges commerciaux témoignent d’une interdépendance croissante, mais celle-ci reste conditionnée par des facteurs politiques et sécuritaires incertains. L’évolution future dépendra en grande partie de la capacité des talibans à assurer la sécurité, à contenir les menaces transnationales et à offrir un environnement institutionnel plus prévisible.
Si les projets d’infrastructure progressent et que les différends liés aux ressources et aux frontières sont gérés par le dialogue, l’Afghanistan pourrait devenir un vecteur de connectivité régionale. Toutefois, cette trajectoire reste hautement hypothétique.
Pourtant, malgré le développement de leurs relations économiques avec les talibans, les centrasiatiques restent prudents. Une détérioration de la situation sécuritaire pourrait menacer les investissements et les projets régionaux. De plus, des liens trop étroits avec le régime taliban pourrait exposer surtout les entreprises centrasiatiques à d’éventuelles sanctions occidentales. Les États d’Asie centrale cherchent donc à profiter des opportunités économiques tout en limitant les risques politiques.
En définitive, la dynamique actuelle ne traduit pas une normalisation complète, mais plutôt une gestion pragmatique d’une contrainte géopolitique. L’Afghanistan des talibans demeure un partenaire limité, dont la fiabilité reste incertaine. L’engagement des États d’Asie centrale apparaît ainsi moins comme un choix stratégique pleinement assumé que comme une adaptation à une réalité régionale difficilement contournable.
