Cette étrange alliance de circonstance

Cette étrange alliance de circonstance entre l’Iran et les Talibans

N° 4 · mars 2026

Au moment de la rédaction de cette analyse, l’ensemble du Moyen-Orient est plongé dans un conflit militaire sans précédent, déclenché par des frappes conjointes américano-israéliennes contre l’Iran le 28 février 2026. Les Etats-Unis et Israël ont d’ores et déjà assassiné 49 hauts responsables iraniens, dont le Guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei. En riposte, Téhéran poursuit ses offensives à travers toute la région : Israël, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, Oman, l’Arabie saoudite, l’Irak, l’Azerbaïdjan et la Turquie ont été visés. Téhéran a également ciblé des bases, ambassades, et intérêts américains, qu’il considère comme des cibles légitimes.

 

Face à cette escalade, les Talibans ont adopté une posture de sympathie prudente. Ils ont exprimé leurs « profondes préoccupation face aux évènements récents » et ont également présenté leurs « regrets et condoléances pour le ciblage regrettable » du Guide suprême de l’Iran. Pourtant, ce qui retient particulièrement l’attention, les Talibans ont délibérément évité de qualifier Ali Khamenei de « martyr », un titre qu’ils avaient spontanément accordé à Ismail Haniyeh. Cette retenue met en lumière que, même au cœur de la tourmente régionale, des considérations idéologiques profondes continuent de guider les calculs talibans. Elle illustre les limites d’une relation Iran-Talibans souvent décrite comme pragmatique, mais toujours traversée par un fossé sunnite-chiite et une méfiance réciproque que cette analyse propose d’explorer en détail, et ce, étrangement, au milieu d’un conflit existentiel qui a déjà sévèrement affaibli la République islamique et pourrait même renverser le régime à Téhéran. 

 

L’Iran et l’Afghanistan partagent des liens historiques, culturels, linguistiques et religieux profonds. Jusqu’à la révolution islamique de 1979, les relations entre ces deux pays voisins restent relativement limitées, principalement centrées sur des enjeux frontaliers tels que le fleuve Helmand. Après 1979, l’implication iranienne s’intensifie, notamment à travers le soutien aux moudjahidines afghans contre l’invasion soviétique, marquant l’entrée de l’Afghanistan dans la profondeur stratégique régionale iranienne.

 

La montée en puissance des Talibans à partir de 1994 ouvre une phase de rupture. Soutenu par le Pakistan, l’Arabie saoudite et indirectement les États-Unis, le mouvement taliban est perçu par Téhéran comme un acteur idéologiquement hostile, en raison de son fondamentalisme sunnite et de son hostilité envers le chiisme. Cette confrontation atteint un point critique en 1998 avec le massacre de diplomates iraniens à Mazar-i-Sharif, plaçant les deux pays au bord d’un affrontement militaire. Durant cette période, l’Iran soutient l’Alliance du Nord, refuse toute reconnaissance du régime taliban et limite ses interactions à des échanges tactiques marginaux, notamment commerciaux, visant surtout à contenir l’influence pakistanaise. Les divergences idéologiques entre le chiisme révolutionnaire iranien et l’idéologie déobandée des Talibans rendent toute coopération structurelle impossible.

 

Après 2001, la chute du régime taliban et l’intervention et présence militaire prolongée américaine modifient profondément les priorités stratégiques iraniennes. Les Talibans cessent alors d’être perçus comme un ennemi existentiel pour devenir un acteur fonctionnel dans une logique de contre-influence régionale. À partir de 2011–2012, l’Iran développe des relations indirectes avec certaines factions talibanes, leur fournissant soutien logistique, formation et armement, dans une stratégie de pression contre les forces américaines et de gestion des menaces émergentes, notamment l’État islamique et Jaich al-Adl.

 

Cette dynamique s’inscrit dans une approche instrumentale plus large de la politique iranienne en Afghanistan. La frontière commune de plus de 920 km2 transforme l’Afghanistan en espace de vulnérabilité directe, mais aussi en zone de projection d’influence. Toute instabilité afghane devient un risque sécuritaire immédiat pour l’Iran – terrorisme, trafics, migrations, pressions hydriques – ce qui pousse Téhéran à privilégier une logique de gestion des menaces, de renseignement et d’optimisation stratégique plutôt qu’une politique d’alliance classique. Avec le retrait américain en 2021 et le retour des Talibans au pouvoir, cette logique devient structurelle. La relation bascule durablement d’une confrontation idéologique vers une interaction pragmatique fondée sur la convergence d’intérêts sécuritaires.

 

L’évolution de la relation Iran–Taliban illustre ainsi une rationalité réaliste. Elle reflète le passage d’un rapport de conflictualité à une relation fonctionnelle, construite non sur la confiance politique, mais sur l’utilité, la gestion des risques et l’adaptation aux contraintes géopolitiques régionales.

 

Une architecture d’interdépendance fonctionnelle 

La relation entre l’Iran et les Talibans repose sur un dispositif informel et opérationnel, fondé sur des interactions pratiques plutôt que sur des cadres juridiques ou diplomatiques officiels. Ce dispositif s’organise à travers des réseaux personnels, des contacts sécuritaires discrets, des intermédiaires non officiels, des routes logistiques parallèles, des échanges informels et des activités économiques transfrontalières qui échappent aux structures étatiques.

 

Cette architecture relationnelle repose également sur le rôle structurant de plusieurs figures talibanes, majoritairement du camp de Kandahar, qui ont servi de vecteurs d’influence entre les deux pôles. Certaines opèrent dans la sphère opérationnelle et militaire, en assurant la coordination tactique et la crédibilité sécuritaire sur le terrain (Mullah Mohammad Ibrahim Sadr, Abdul Qayyum Zakir). D’autres interviennent dans les domaines du renseignement et de la médiation sécuritaire, en maintenant des canaux d’information et de communication discrets (Abdul Haq Wasiq). Une partie du système repose sur la sphère économique et financière informelle, à travers la gestion des flux, des trafics et des économies parallèles (Mohammad Naeem Barich). À cela s’ajoutent une dimension religieuse et culturelle, qui joue un rôle de légitimation et de médiation locale (Mawlawi Noor Ahmad Islamjar), ainsi qu’une sphère logistique et transfrontalière, assurant l’intermédiation, la sécurisation des corridors et la négociation politique (Mullah Mohammad Shirin Akhund).

Ensemble, ces acteurs ont constitué une structure réticulaire de pouvoir — militaire, sécuritaire, économique, culturelle et logistique — qui compense l’absence de relations diplomatiques formelles et rend possible une coopération pragmatique durable, fondée sur l’utilité, la gestion des risques et la convergence d’intérêts, au-delà des clivages idéologiques et des cadres institutionnels classiques.

Enjeux et lignes de tension

Après le retrait des forces américaines d’Afghanistan, les relations entre l’Iran et les talibans sont restées chaleureuses. L’influence iranienne sur les talibans est telle que certains hauts responsables iraniens avaient qualifié l’Afghanistan comme faisant partie du fameux « axe de la résistance » iranien. Dans la vision stratégique iranienne, l’Afghanistan est conçu comme un espace tampon fonctionnel, offrant à l’Iran une profondeur stratégique indirecte qui éloigne les menaces de son propre territoire, tout en constituant une barrière de sécurité régionale face aux instabilités périphériques. Cet espace joue également le rôle d’une zone de neutralisation des risques, permettant de contenir et de diluer les pressions sécuritaires avant qu’elles n’atteignent le cœur du territoire iranien. L’objectif n’est pas la domination, mais la non-hostilité. Une sorte de stabilisation asymétrique pour éviter le chaos et empêcher l’hostilité.

 

Malgré la coopération pragmatique, plusieurs facteurs continuent d’alimenter une conflictualité latente :

 

  1. La question du fleuve Helmand et des droits à l’eau ;
  2. La gestion et la sécurisation de la frontière commune ;
  3. Les dynamiques migratoires massives ;
  4. La présence et l’activité de groupes extrémistes dans les zones frontalières ;
  5. Les affrontements frontaliers ;

 

Ces tensions coexistent avec des relations pratiques, fonctionnelles et continues, illustrant une logique de gestion des vulnérabilités plutôt qu’une normalisation politique.

 

Quel avenir ?  

La relation entre la République islamique d’Iran et les Talibans ne constitue ni une anomalie géopolitique, ni une simple convergence tactique conjoncturelle. Elle incarne une transformation profonde des formes contemporaines du pouvoir international. Ce qui se construit entre Téhéran et Kaboul est un système relationnel de pouvoir fondé sur l’utilité, l’interdépendance, la gestion pragmatique des vulnérabilités régionales et la structuration d’influences informelles.

 

Dans ce modèle, le pouvoir passe plutôt par les réseaux humains, les canaux informels, les économies parallèles et les architectures sécuritaires non institutionnalisées. Comprendre ces dynamiques exige une transformation profonde des cadres analytiques : 

 

Le conflit actuel, qui place la République islamique face à une crise existentielle et a déjà décapité son leadership suprême, met ces dynamiques à rude épreuve. La République islamique, sévèrement affaiblie, voit sa relation avec les Talibans se révéler comme un filet discret sur son flanc oriental. Le cas Iran-Talibans s’affirme ainsi comme un laboratoire accéléré d’un ordre ou l’informel résiste même à la destruction des structures étatiques. 

 

À ce stade, une chose parait claire : l’affaiblissement sévère de l’Iran aura des répercussions sur les réseaux talibans qui entretenaient des liens étroits avec Téhéran, notamment au sein de la faction du Kandahar. La réduction de l’influence et des capacités iraniennes pourrait ainsi fragiliser ces acteurs et limiter le soutien dont ils bénéficiaient jusque-là. 

 

Post-conflit, plusieurs scenarios se dessinent pour la relation Iran-Talibans et la recomposition régionale. Si le régime iranien survit sous une forme affaiblie ou mutée, Kaboul pourrait consolider son rôle de refuge discret et de corridor informel pour flux d’acteurs, ressources ou contournement des sanctions, renforçant les canaux parallèles existants. En cas d’effondrement prolongé ou chaotique, la frontière orientale risque de devenir une brèche. Dans tous les cas, la relation persistera sous forme hybride – transactionnelle et invisible – car elle repose sur l’utilité mutuelle plus que sur l’Etat central. 

© 2024, AFGSPHÈRE 

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