Le pari de Poutine sur les Talibans

Le pari de Poutine sur les Talibans : de primes aux assassins à la reconnaissance officielle

N° 2 · janvier 2026

Le 15 janvier à Moscou, le président Vladimir Poutine a reçu les lettres de créance de Mawlawi Gul Hassan Hassan, l’ambassadeur des Talibans désigné pour la Russie. Cet évènement marque un tournant diplomatique important : il officialise et scelle la reconnaissance par la Russie du gouvernement taliban. Moscou devient ainsi le premier pays à établir des relations diplomatiques pleines et entières avec les autorités talibanes depuis leur retour au pouvoir le 15 aout 2021. 

 

Le processus de normalisation a connu une accélération décisive entre 2024 et 2025. En avril 2025, la Cour suprême russe a suspendu la désignation des Talibans comme organisation terroriste, levant ainsi les obstacles juridiques à une coopération élargie. Peu après, en juillet 2025, un tournant majeur est intervenu, la Russie est devenue le premier État à reconnaître officiellement le gouvernement taliban comme autorité légitime de l’Afghanistan. 

 

Cet épisode ne représente pas une rupture isolée, mais l’aboutissement d’un processus progressif de normalisation fondé sur le pragmatisme stratégique, des intérêts sécuritaires partagés et une volonté russe d’affirmer son influence régionale dans un contexte de rivalité accrue avec l’Occident. L’évolution des relations russo-talibanes depuis 2021 illustre ainsi une dynamique classique de realpolitik, dans laquelle d’anciens adversaires deviennent des partenaires fonctionnels face à des menaces communes.

 

Un héritage historique marqué par l’hostilité

Les relations entre la Russie et les Talibans s’inscrivent dans un long héritage de méfiance. Durant la première période de domination talibane (1996–2001), Moscou considérait le régime de Kaboul comme une menace directe. Les Talibans étaient accusés de soutenir des mouvements islamistes radicaux, notamment en Asie centrale, ainsi que des groupes séparatistes tchétchènes engagés dans des combats contre l’État russe.

 

Dans ce contexte, la Russie a activement soutenu l’Alliance du Nord, fournissant une aide militaire et politique à ses forces, et reconnaissant le gouvernement afghan en exil jusqu’à l’intervention américaine de 2001. Après la chute du premier régime taliban, Moscou a coopéré avec les États-Unis et leurs alliés, puis avec les gouvernements afghans successifs dirigés par Hamid Karzai et Ashraf Ghani.

 

En 2003, les Talibans ont été officiellement inscrits sur la liste russe des organisations terroristes, une désignation qui a perduré pendant près de deux décennies et a fortement limité toute interaction officielle.

 

Cependant, pendant la présence américaine et de l'OTAN en Afghanistan, les relations entre la Russie et les Talibans se sont développées de manière pragmatique et opportuniste, malgré cette désignation officielle du groupe comme organisation terroriste. Dès 2008-2009, la Russie a établi des contacts visibles avec les Talibans, structurés comme une entité quasi-entrepreneuriale où divers acteurs régionaux investissaient dans cette force bon marché et utilisable, afin de contrer des menaces communes comme État islamique – Province du Khorasan (EI-K) et de protéger les intérêts russes en Afghanistan et en Asie centrale. 

 

Ces liens se sont intensifiés entre 2015 et 2020, période durant laquelle le renseignement militaire russe (GRU), via l'unité 29155, aurait versé environ 30 millions de dollars aux Talibans et à d'autres groupes armés pour cibler et tuer des soldats américains et de la coalition, avec des primes moyennes de 200 000 dollars par militaire occidental éliminé. En échange, les Talibans s'engageaient à ne pas laisser EI-K et d’autres groupes terroristes déstabiliser les frontières des pays d'Asie centrale — considérés comme l'arrière-cour russe.

 

La reprise du pouvoir par les Talibans en août 2021, consécutive au retrait des forces occidentales, a profondément modifié les équilibres régionaux. Face à l’effondrement rapide de l’État afghan soutenu par l’Occident, la Russie a choisi de s’adapter à la nouvelle réalité politique plutôt que de maintenir une politique d’isolement.

 

Moscou a fait preuve d’un pragmatisme précoce en maintenant son ambassade à Kaboul, l’une des rares représentations diplomatiques à rester ouverte. Parallèlement, la Russie a accueilli plusieurs délégations talibanes à Moscou, engageant un dialogue politique direct tout en évitant, dans un premier temps, une reconnaissance formelle.

 

Cette approche traduisait une volonté claire : préserver la stabilité régionale, conserver des leviers d’influence et éviter que l’Afghanistan ne devienne un espace incontrôlé favorable aux groupes jihadistes transnationaux.

 

La coopération sécuritaire face à la menace de l’EI-K

La sécurité constitue le fondement central des relations russo-talibanes depuis 2021. La Russie identifie l’organisation EI-K comme la principale menace terroriste en Afghanistan et dans l’ensemble de son voisinage stratégique.

 

La Russie estime que les Talibans combattent activement l’EI-K, perçu par eux comme un rival idéologique et militaire. Cette convergence d’intérêts a favorisé une coopération pragmatique avec Moscou, que les autorités russes ont publiquement présentée comme un partenariat fonctionnel contre le terrorisme.

 

L’attentat revendiqué par l’EI-K contre la salle de concert du Crocus City Hall à Moscou en mars 2024 a constitué un moment de tension important. Toutefois, loin de remettre en cause les relations russo-talibanes, cet événement a renforcé la priorité accordée par Moscou à la lutte contre l’EI-K, confirmant l’utilité stratégique de son dialogue avec Kaboul.

 

L’Asie centrale et la posture militaire russe

L’Afghanistan occupe une position clé aux frontières méridionales de l’Asie centrale, région essentielle pour la sécurité russe. Moscou y maintient une présence militaire permanente, principalement dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). La Russie dispose notamment d’environ 7000 à 7500 soldats à la 201e base militaire au Tadjikistan, sa plus grande installation militaire à l’étranger. Cette posture vise à sécuriser le flanc sud de la Russie face aux risques d’instabilité en provenance d’Afghanistan.

 

Le dialogue avec les Talibans s’inscrit donc dans une stratégie plus large de prévention des débordements sécuritaires vers les États membres de l’OTSC, en particulier le Tadjikistan.

 

Coopération économique et ambitions régionales

Au-delà de la sécurité, la Russie a cherché à développer des relations économiques avec l’Afghanistan. Les échanges portent principalement sur les exportations de blé russe, les produits énergétiques, et les discussions autour de projets d’infrastructures, de transport et d’exploitation minière.

 

Moscou voit dans l’Afghanistan un potentiel corridor régional reliant l’Asie centrale à l’Asie du Sud, susceptible de renforcer la connectivité régionale et de soutenir ses ambitions économiques dans un contexte de sanctions occidentales.

 

La Russie a activement soutenu l’inclusion des Talibans dans des formats régionaux, notamment à travers le « format de Moscou » et les discussions liées à l’Organisation de coopération de Shanghai, où l’Afghanistan conserve un statut d’observateur.

 

Moscou plaide en faveur d’un engagement international plus large avec Kaboul, estimant que l’isolement du régime taliban favorise l’instabilité et le renforcement des groupes extrémistes. Mais malgré ce rapprochement, la relation reste conditionnelle et prudente. La Russie demeure attentive au risque que les Talibans tolèrent des groupes hostiles à ses intérêts. Sur le plan international, la reconnaissance russe a suscité de vives critiques, notamment en raison des politiques talibanes envers les femmes, l’éducation et les minorités. Aucune autre grande puissance n’a, à ce stade, suivi la Russie dans une reconnaissance formelle, bien que plusieurs États, dont la Chine, l’Iran et certains pays du Golfe, aient renforcé leur engagement pratique avec Kaboul.

 

Conclusion

Les relations entre la Russie et les Taliban depuis 2021 illustrent une transformation profonde, guidée par le pragmatisme stratégique et les impératifs sécuritaires. D’anciens adversaires sont devenus des partenaires fonctionnels, unis par la lutte contre des menaces communes et par des intérêts régionaux convergents.

 

La réception récente des lettres de créance de l’ambassadeur taliban par Vladimir Poutine symbolise l’aboutissement de cette dynamique. Elle confirme la volonté de Moscou de jouer un rôle central dans la redéfinition des équilibres régionaux post-occidentaux et de promouvoir une approche réaliste des relations internationales, où la stabilité et la sécurité priment sur les considérations normatives.

 

Il est regrettable de constater que l’Occident, en particulier des pays comme la France, ont complètement abandonné l’Afghanistan après le retrait de 2021. Cet abandon, qui a laissé le champ libre à d’autres puissances pour prendre les devants et normaliser les relations avec le régime taliban, va à l’encontre des valeurs universelles que la France a toujours défendues – droits des femmes, éducation, libertés fondamentales, et état de droit. En se retirant sans véritable plan de suivi ni engagement durable, les puissances occidentales ont non seulement perdu de l’influence dans la région, mais elles ont aussi permis à des acteurs pragmatiques et sans scrupules normatifs de combler le vide. L’histoire a malheureusement prouvé à maintes reprises que l’absence de stratégie à long terme finissent souvent par produire des regrets amers et des conséquences difficiles à maitriser. 

© 2024, AFGSPHÈRE 

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