L’Inde contre le Pakistan à Kaboul

L’Inde contre le Pakistan à Kaboul : anatomie d’un triangle géopolitique explosif

N° 3 · février 2026

Avant-hier soir, le 15 février 2026, l’Inde et le Pakistan se sont affrontés sur le terrain de cricket lors de la Coupe du monde T20. L’Inde a remporté une victoire nette et sans appel. Ce match, suivi avec passion par des centaines de millions de personnes des deux côtés de la frontière – ainsi que par de très nombreux Afghans –, résume en une image simple et symbolique ce qui se joue aujourd’hui dans l’arène bien plus sérieuse de la géopolitique régionale : l’Inde impose progressivement sa domination stratégique, tandis que le Pakistan accumule les revers, sur le terrain comme en coulisses. 

 

Loin des feux de l’actualité mondiale et de ses priorités éphémères, l’Asie du Sud et ses marges connaissent aujourd’hui l’un des plus profonds remaniements géopolitiques depuis la fin de la Guerre froide. Pendant longtemps, l’Afghanistan a servi de terrain pour des guerres par procuration, des affrontements idéologiques et des interventions des grandes puissances. Aujourd’hui, il redevient un pivot stratégique majeur, mais les forces en jeu ne sont plus les coalitions militaires occidentales ni les blocs idéologiques. Ce sont surtout les rivalités régionales, en particulier entre l’Inde et le Pakistan, qui se mêlent à la quête des Talibans pour gagner en légitimité, en autonomie et en survie économique.

 

Pendant des décennies, l’Afghanistan était un vide stratégique où les acteurs extérieurs projetaient leur pouvoir via des milices, des réseaux d’espionnage et des proxies idéologiques. Ce vide a laissé place à un ordre régional compétitif. Le pouvoir ne passe plus par l’occupation ou le changement de régime, mais par la diplomatie, les projets de connexion, les corridors économiques, l’aide humanitaire et la légitimité politique. Nous sommes passés d’une géopolitique militarisée à une géopolitique plus transactionnelle.

 

Le retour des Talibans au pouvoir en 2021 semblait d’abord valider la vieille doctrine pakistanaise de « profondeur stratégique ». Islamabad, qui avait soutenu les réseaux talibans pendant des années, espérait dominer Kaboul. Au contraire, les relations entre le Pakistan et les Talibans se sont vite dégradées. L’Inde, traditionnellement hostile aux Talibans, a fait un virage pragmatique et s’est imposée comme un interlocuteur diplomatique et humanitaire important.

 

Cette relation triangulaire qui évolue entre l’Inde, le Pakistan et les Talibans redessine la carte sécuritaire régionale, change la façon dont fonctionnent les conflits par procuration et crée une nouvelle forme de compétition géopolitique. Moins militaire qu’avant, mais tout aussi déterminante. L’Afghanistan n’est plus seulement un champ de bataille ; il est devenu un marché diplomatique où l’on échange influence, légitimité, connexions et leviers économiques.

 

La réinvention stratégique des Talibans 

 

Le régime taliban d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui des années 1990. Il reste idéologiquement rigide, mais il est devenu très pragmatique sur le plan stratégique. Les dirigeants ont compris que leur survie dépend moins des victoires militaires que de la reconnaissance diplomatique, de l’intégration économique et de la légitimité régionale. Depuis leur retour, ils mènent ce qu’ils appellent une « politique étrangère équilibrée et tournée vers l’économie ». Ce n’est pas du vent. Kaboul diversifie activement ses relations pour ne plus dépendre d’un seul protecteur. Le Pakistan, autrefois principal soutien, est devenu un boulet plus qu’un atout.

 

Islamabad voit dans ce rapprochement Inde-Talibans un outil direct pour déstabiliser le Baloutchistan, en réponse symétrique à ce que New Delhi qualifie de soutien pakistanais à l’instabilité au Cachemire. Parallèlement, le Pakistan affirme que l’Inde finance et arme même le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) via des intermédiaires talibans en Afghanistan, transformant ce qui était une menace interne en une arme géopolitique indienne.

 

Ces accusations, répétées par des responsables pakistanais comme Khawaja Asif, ministre de la Défense, ont empoisonné les relations Islamabad-Kaboul. Elles expliquent en partie pourquoi la « profondeur stratégique » pakistanaise s’est effondrée : au lieu d’un allié docile, le Pakistan fait face à un régime taliban qui tolère des groupes anti-pakistanais, tout en se rapprochant de New Delhi.

 

Du coup, les Talibans ont multiplié les partenariats : Inde, Chine, Iran, Russie, Turquie, pays du Golfe. Cette stratégie de « hedging » leur permet d’obtenir de l’aide économique, de la légitimité politique et des garanties de sécurité sans se soumettre à une seule puissance.

 

L’engagement avec l’Inde s’inscrit pile dans cette logique. Coopérer avec New Delhi sert de contrepoids massif au Pakistan, montre leur indépendance politique et ouvre une voie économique supplémentaire. Pour les Talibans, l’Inde n’est pas un allié idéologique, mais un partenaire utile stratégique. Ce lien, donc, renforce la pression sur Islamabad via le Baloutchistan et le TTP.

 

Le déclin stratégique du Pakistan à Kaboul

 

Il faut d’abord rappeler une réalité fondamentale : le Pakistan est né dans la crise et n’a cessé, depuis sa création, d’être un facteur de crise dans la région. Plus précisément, l’organisation de renseignement ISI a joué un rôle central dans la naissance et le développement du mouvement taliban. 

 

Dès les origines, le Pakistan a soutenu les Talibans pour trois objectifs stratégiques majeurs :

  1. Créer une profondeur stratégique face à l’Inde ;
  2. Empêcher toute pénétration indienne en Afghanistan ;
  3. Installer à Kaboul un gouvernement aligné et favorable aux intérêts pakistanais

Pourtant, entre 2024 et 2026, tout s’est effondré. Plusieurs raisons structurelles expliquent cela. D’abord, le retour de flamme des militants est devenu incontrôlable. La résurgence du TTP au Pakistan rend la tolérance talibane envers les groupes armés inacceptable pour Islamabad. Ce qui était un levier est devenu une menace vitale, surtout quand le Pakistan accuse l’Inde de soutenir directement le TTP via les Talibans afghans.

 

Ensuite, les Talibans refusent de plus en plus l’ingérence pakistanaise et revendiquent leur autonomie. Ils sont passés mentalement de la dépendance à la souveraineté, ce qui change tout.

Troisièmement, l’ouverture diplomatique vers l’Inde, la Chine, l’Iran et la Russie a dilué le monopole pakistanais – et le rapprochement avec New Delhi est perçu comme une menace directe.

 

Enfin, les crises économiques au Pakistan – instabilité budgétaire, fragilité politique, dépendance aux bailouts internationaux – limitent sa capacité à jouer les grands patrons régionaux.

 

Les frappes pakistanaises en Afghanistan et les accrochages frontaliers ont achevé de détruire la confiance. Les tentatives d’Islamabad de présenter l’Inde comme un manipulateur discret n’ont guère convaincu à l’international, mais elles reflètent une réalité dure : le Pakistan apparaît de plus en plus comme un acteur instable, miné par la violence interne et la perte d’influence régionale. 

 

Ce recul a créé un espace inédit pour l’Inde, impensable il y a dix ans.

 

Le virage stratégique de l’Inde 

 

Historiquement, l’Inde voyait les Talibans avec une grande hostilité. Leur alignement avec les services pakistanais et leur soutien aux militants anti-indiens rendaient tout contact impossible politiquement.

 

Un épisode particulièrement révélateur de l’hostilité historique entre l’Inde et les Talibans est le détournement du vol IC-814 d’Indian Airlines en décembre 1999. L’avion, détourné par le groupe Harkat-ul-Mujahideen, a été dérouté vers Kandahar où il est resté immobilisé huit jours avec 186 passagers et membres d’équipage. Les terroristes ont finalement obtenu la libération de trois prisonniers de haute valeur, dont Masood Azhar, le futur fondateur de Jaish-e-Mohammed. Les Talibans n’ont procédé à aucune arrestation des preneurs d’otages. Au contraire, ils ont escorté ces terroristes et les prisonniers libérés jusqu’à la frontière pakistanaise. Cet épisode a cristallisé, pour de longues années, la perception indienne des Talibans comme un allié objectif du Pakistan.

 

Un quart de siècle plus tard, dès avant la chute de la République islamique d’Afghanistan en août 2021, l’Inde avait déjà amorcé, de manière très discrète et non officielle, des contacts avec les Talibans. Cette évolution s’est fortement accélérée après la prise de pouvoir par les Talibans. Profitant du climat de méfiance croissante entre Kaboul et Islamabad, l’Inde a su développer des relations diplomatiques limitées, mais réelles, avec le régime taliban, sans leur accorder de reconnaissance officielle. Ce repositionnement a été remarquablement efficace : il a servi les intérêts indiens tout en affaiblissant la position pakistanaise.

 

La nouvelle politique indienne est pragmatique plutôt qu’idéologique. Elle s’articule autour de cinq piliers : l’aide humanitaire, l’engagement diplomatique, la stratégie de connectivité, les garanties sécuritaires et le soft power. 

 

L’Inde évite une reconnaissance diplomatique formelle, gardant une distance normative tout en permettant une coopération concrète. Cela permet à New Delhi d’être présente sans légitimer politiquement les Talibans.

 

D’après l’Inde, il s’agit de réalisme stratégique : elle ne mise pas sur l’idéologie talibane, mais gère les risques géopolitiques – et utilise ce rapprochement pour équilibrer la pression pakistanaise.

L’Inde exploite pleinement cette fissure

 

New Delhi utilise avec habileté le climat de défiance entre Kaboul et Islamabad pour renforcer sa position. Ce rapprochement avec les Talibans sert plusieurs objectifs simultanés :

  • Contrebalancer l’influence historique pakistanaise ; 
  • Créer un levier de pression indirect sur Islamabad ;
  • Ouvrir des options stratégiques et économiques à long terme.

Au sein du gouvernement Modi, c’est Ajit Doval qui pilote le dossier afghan. En tant que conseiller à la sécurité nationale, il supervise les contacts informels, les visites discrètes et les négociations de fond avec les Talibans, notamment depuis mi-2025, pour contrer l’influence pakistanaise tout en protégeant les intérêts indiens.

 

Conséquences pour la sécurité régionale

 

Le nouvel ordre qui se forme autour de l’Afghanistan bouleverse profondément l’Asie du Sud et l’Asie centrale. Ce n’est pas seulement bilatéral ; c’est un changement systémique des équilibres.

 

D’abord, les architectures sécuritaires se reconfigurent. Les alliances militaires rigides cèdent la place à des partenariats souples et fonctionnels. Les pays préfèrent des coalitions ad hoc, des formats trilatéraux ou multilatéraux flexibles plutôt que des blocs figés.

 

Deuxièmement, la diplomatie se militarise indirectement. Les outils diplomatiques, humanitaires et économiques deviennent des leviers stratégiques, brouillant les lignes entre politique étrangère, sécurité et développement.

 

Troisièmement, la concurrence s’intensifie sur les corridors économiques. Routes, ports, infrastructures énergétiques et axes de connexion sont des moyens de projeter la puissance. L’Afghanistan devient un nœud logistique disputé, pas une périphérie.

 

Quatrièmement, les sécurités intérieures des États s’entremêlent de plus en plus. Terrorisme transfrontalier, migrations, trafics et radicalisation traversent les frontières ; les approches purement nationales ne marchent plus – et les tensions au Baloutchistan et avec le TTP illustrent parfaitement cette inter-connectivité.

 

Cinquièmement, cela crée une instabilité structurelle : pas de mécanisme régional de sécurité collective, déficit de confiance, asymétries de puissance, compétition permanente pour l’influence.

 

Mais cela ouvre aussi des opportunités : coopération sur le transit, intégration énergétique, sécurité collective non militaire, développement coordonné, stabilisation par l’interdépendance.

 

Le défi majeur pour la région : transformer la compétition brute en rivalité régulée, plutôt qu’en affrontement permanent. Afin d’y parvenir, trois scénarios sont plausibles :

  1. Les Talibans gardent des relations diversifiées ; les puissances régionales coexistent dans une compétition maîtrisée ;
  2. Les rivalités durcissent et replongent l’Afghanistan dans l’instabilité ;
  3. La connectivité économique finit par primer sur la logique sécuritaire.

Conclusion 

 

Après les attentats du 11 septembre 2001 et l’entrée du Pakistan dans la coalition internationale contre le terrorisme, Islamabad a joué un double jeu très clair : d’un côté il participait officiellement à la lutte antiterroriste ; de l’autre, il continuait d’abriter et de protéger des dirigeants talibans et des membres du réseau Haqqani dans les villes de Karachi, Peshawar et Quetta.

 

Le Pakistan considérait toujours les Talibans comme un outil de sécurité nationale. Aujourd’hui, il est devenu l’une des principales victimes des conséquences de ce soutien : attaques du TTP, instabilité croissante à Baloutchistan, et perte d’influence à Kaboul. En revanche, dans l’Afghanistan d’aujourd’hui, l’Inde est de plus en plus présente ; elle est un acteur structurant, engagé dans l’influence indirecte, la diplomatie humanitaire et la projection géoéconomique.

 

Dans cette rivalité ancienne et profonde entre l’Inde et le Pakistan, l’Afghanistan reste, néanmoins comme depuis des décennies, le principal perdant. Terrain de jeu des ambitions des deux voisins, l’Afghanistan continue de payer le prix le plus lourd de cette guerre par procuration. Aujourd’hui, même si la forme a changé, la logique profonde reste la même : l’Afghanistan demeure un espace où s’expriment les contradictions stratégiques, les rancœurs historiques et les calculs de puissance entre New Delhi et Islamabad.

 

Cette évolution ne garantit ni stabilité ni paix durable. Mais elle marque un tournant fondamental : la géopolitique afghane est devenue systémique, structurée et permanente – plus chaotique, intermittente et purement violente.

 

Dans ce nouvel ordre, le pouvoir ne repose plus seulement sur la force militaire. Il dépend de la capacité à maîtriser la légitimité politique, la connectivité régionale, la sécurité structurelle, et l’influence économique.

 

Celui qui saura le mieux les combiner ne dominera pas seulement l’Afghanistan, il contribuera à façonner durablement l’équilibre stratégique de l’Asie du Sud et de son voisinage élargi.

 

 

 

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