Décryptage de la stratégie d’Ankara envers les Talibans
N° 7 · juin 2026
Les relations entre la Turquie et l'Afghanistan, officiellement vieilles de plus d'un siècle, ont de tout temps reposé sur des liens solides et une coopération historique bienveillante. L'Afghanistan a largement puisé dans l'expérience turque, d'abord dans les domaines administratif et militaire, où le modèle ottoman puis républicain servait de référence pour un pays en pleine construction institutionnelle, avant que cette coopération ne s'étende progressivement à d'autres secteurs au fil des décennies.
Cette relation ancienne a posé les fondations d'une familiarité mutuelle qui, même aux moments les plus troubles, n'a jamais totalement disparu. Elle explique en partie pourquoi, entre 2001 et 2021, la présence turque en Afghanistan dans le cadre de l'OTAN a pris une forme distincte de celle de ses alliés : les forces turques n'ont jamais participé à des opérations militaires actives contre les talibans, se concentrant plutôt sur des missions de formation et de soutien. Cette retenue a eu une conséquence durable ; elle a valu à la Turquie un capital de confiance tacite auprès des talibans, qui la percevaient comme un acteur fondamentalement différent du reste de la coalition.
Les relations turco-talibanes ont des racines plus profondes qu'il n'y paraît. Mutasim Agha Jan, ancien ministre des Finances du premier régime taliban et gendre de Mullah Omar, a joué un rôle déterminant dans leur établissement. Après avoir survécu à une tentative d'assassinat à Karachi en 2010, il s'est réfugié en Turquie, où il a entretenu des canaux de dialogue discrets entre Ankara et les cercles taliban, se positionnant comme intermédiaire à une époque où de tels contacts relevaient encore de la diplomatie de l'ombre.
Vers la fin, juste avant la chute de la république afghane en août 2021, il y a même eu un moment où Erdoğan a proposé d’accueillir le chef suprême des talibans, Haibatullah Akhundzada, pour s’assurer que la transition se déroulerait en douceur et sans aucun carnage.
Ce que recherche Ankara
La préoccupation la plus immédiate de la Turquie en Afghanistan est celle qui figure rarement au premier plan de l'analyse géopolitique mais qui domine le débat politique intérieur : la migration. Les Afghans constituent déjà la deuxième nationalité étrangère la plus représentée en Turquie, derrière les seuls Irakiens — une réalité démographique qui colore chaque calcul stratégique qu'Ankara formule à propos du pays. Un Afghanistan effondré ou durablement ingouvernable engendrerait des flux de réfugiés qu'une société turque, déjà éprouvée par des années d'accueil de millions de Syriens, n'est nullement en mesure d'absorber. Pour Ankara, stabiliser l'Afghanistan n'est donc pas un acte d'altruisme régional ; c'est de la politique intérieure conduite à distance. Pour Erdoğan, un gouvernement taliban capable de projeter un ordre même minimal est, dans cette perspective, préférable à l'alternative.
Au-delà de la migration, la Turquie obéit à une logique régionale de compétition. Dans un voisinage qui inclut l'Iran, certains États arabes du Golfe et Israël opérant partiellement via les Émirats arabes unis, Ankara est particulièrement sensible à la possibilité qu'un Taliban acculé et isolé puisse être amené à servir d'instrument de substitution au profit de ses rivaux. La Turquie ne considère pas actuellement les talibans comme un atout iranien ou arabe ; mais elle comprend que les vides géopolitiques ont tendance à être comblés par celui qui offre son soutien en premier. En cultivant une relation indépendante avec Kaboul, Ankara neutralise ce scénario avant qu'il ne se matérialise, s'assurant que le territoire afghan et les réseaux afghans ne puissent pas être aisément instrumentalisés contre les intérêts turcs lors d'une crise future.
Il existe également une dimension idéologique, ancrée dans le sentiment pan-turcique plutôt que dans la solidarité islamiste. L'Afghanistan abrite d'importantes populations ouzbèkes et turkmènes qu'Ankara considère comme faisant partie d'un monde turcique plus large. Protéger ces communautés, ou du moins se positionner comme leur avocat international, remplit à la fois une fonction politique intérieure et un objectif de projection de puissance douce à travers le monde turcique.
Ce calcul pan-turcique ne relève pas du simple discours ; il a discrètement façonné les conditions pratiques de l'engagement turc avec l'Afghanistan sous gouvernance talibane, de manière concrète et révélatrice. Une illustration frappante en est apparue en juin 2025, lorsqu'Ankara a finalement cédé aux pressions américaines soutenues visant à remettre l'ambassade afghane aux représentants des talibans. Les Turcs n'ont pas simplement capitulé ; ils ont assorti leur acceptation de l'arrangement d'une condition significative. Ils ne reconnaîtraient un ambassadeur taliban à Ankara qu'à la condition expresse que le titulaire du poste soit d'origine turcique. Cette stipulation était remarquable par sa franchise, tranchant avec l'ambiguïté diplomatique habituelle pour rendre explicites les véritables priorités d'Ankara, à savoir que la parenté ethnique et civilisationnelle, et non le simple pragmatisme inter-étatique, gouvernerait les termes de la normalisation. Les talibans, désireux d'obtenir l'ancrage diplomatique que représentait le contrôle formel de l'ambassade, acquiescèrent. Ils proposèrent Sheikh Saniullah Farahmand, un mollah taliban turkmène, pour servir d'envoyé dans la capitale turque. En acceptant cette condition, les deux parties reconnurent tacitement la même logique sous-jacente : que l'engagement de la Turquie envers l'Afghanistan est filtré, avant tout, par le prisme de l'identité turcique.
Sur le plan économique, l'Afghanistan représente une frontière que les entreprises turques, dans la construction, l'aviation, les mines et l'énergie, sont structurellement bien placées pour exploiter, à condition que les conditions politiques soient gérables. La dimension aéronautique est particulièrement significative. Des opérateurs turcs géraient l'aéroport de Kaboul avant l'effondrement de 2021, et reprendre ce rôle donnerait à Ankara à la fois des revenus commerciaux et un levier géopolitique sur la principale artère de connectivité d'un pays enclavé totalement dépendant des liaisons aériennes. Celui qui contrôle l'espace aérien de Kaboul contrôle quelque chose qui ressemble fort à la bouée de sauvetage économique de l'Afghanistan.
Par-dessus tout cela se superpose l'ambition plus large de la Turquie de fonctionner comme un véritable pôle stratégique dans une région de plus en plus multipolaire.
Ankara a passé deux décennies à étendre son empreinte au-delà du périmètre traditionnel de l'OTAN ; au Moyen-Orient, dans le Caucase, en Libye, et désormais en Asie centrale. L'Afghanistan se trouve au confluent de tous les grands jeux de puissance régionaux impliquant la Chine, la Russie, l'Iran, l'Inde et le Pakistan. La présence turque dans cet espace, même en tant qu'acteur secondaire, renforce le récit selon lequel Ankara n'est plus simplement un appendice de l'OTAN, mais une puissance régionale autonome dotée de ses propres intérêts et de sa propre capacité de rayonnement.
Enfin, il existe un impératif antiterroriste qui transcende les tensions politiques. La Turquie et les talibans partagent un ennemi commun en la personne de l'État islamique du Khorasan, et Ankara a été frappée par le terrorisme de l'EI sur son propre sol. Des coopérations rapportées dans des opérations au Waziristan du Nord et au Baloutchistan suggèrent que, sur ce dossier précis, les intérêts sécuritaires des deux parties convergent véritablement, conférant à la relation un fondement transactionnel solide qui résiste aux frictions idéologiques plus larges entre un membre de l'OTAN et un émirat islamiste.
Ce que recherchent les Talibans
L'engagement des talibans avec la Turquie découle d'un ensemble d'impératifs entièrement différents mais tout aussi clairs. Leur vulnérabilité structurelle la plus aiguë depuis leur retour au pouvoir est l'isolement international. À part la Russie, aucun autre état n'a formellement reconnu les talibans, et le siège afghan à l'ONU reste occupé par un représentant de la république effondrée. Dans ce contexte, la volonté de la Turquie de s'engager porte un poids symbolique qui dépasse de loin ce que l'influence directe d'Ankara dans les affaires afghanes justifierait normalement. Être reçu à Ankara, par un membre de l'OTAN, une voix de l'OCI, un pays inscrit dans les institutions occidentales tout en cultivant sa propre identité politique islamique ; confère aux Taliban une forme de légitimité indirecte impossible à obtenir du Pakistan, de la Chine ou de la Russie, chacun venant avec ses propres complications.
Tout aussi pressante est la question de la diaspora afghane. La Turquie accueille une communauté afghane politiquement active qui comprend d'anciens responsables, des personnalités de la société civile, des journalistes et des opposants au régime taliban. Le mouvement a un intérêt évident à s'assurer que cette communauté n'opère pas librement comme plateforme d'organisation, de collecte de fonds ou de rayonnement médiatique. La relation avec Ankara crée au moins une attente implicite de surveillance et de contrainte, une forme de coercition douce sur la classe politique en exil que les talibans valorisent considérablement.
La dimension pakistanaise est peut-être la plus structurellement importante. Les relations Taliban–Pakistan sont profondément tendues : Islamabad a contribué à incuber le mouvement pendant des décennies, mais se retrouve aujourd'hui confronté à une insurrection alignée sur les talibans sur son propre territoire sous la forme du Tehrik-i-Taliban Pakistan. Les deux gouvernements sont liés par la géographie et l'histoire, mais de plus en plus en tension sur les questions sécuritaires. La Turquie, en tant que pays jouissant d'une influence réelle à Islamabad sans avoir de grief territorial contre aucune des deux parties, est idéalement placée pour jouer le rôle de médiateur, offrant aux Taliban un canal d'escalade diplomatique qui contourne la relation bilatérale difficile avec un voisin détenant un levier considérable sur les artères économiques afghanes.
Sur le plan économique, la situation des talibans est criante. Les sanctions, les avoirs de la banque centrale gelés et l'effondrement de l'aide internationale ont engendré une crise humanitaire et fiscale cumulée. L'investissement turc, ou même le signal crédible qu'un pays lié à l'OTAN est prêt à s'engager commercialement, remplit une fonction qui dépasse sa valeur économique directe. Il indique aux États du Golfe, aux gouvernements d'Asie centrale et aux capitales occidentales prudentes que l'Afghanistan n'est pas totalement hors du jeu, que l'engagement, plutôt que l'ostracisme permanent, constitue une posture politique viable. La Turquie fait office de preuve de concept, et les talibans le comprennent parfaitement.
Sous-tendant tout cela se trouve la carte de l'État islamique du Khorasan, que les talibans ont jouée avec une certaine habileté dans leur diplomatie internationale. En se présentant comme le seul acteur capable de réprimer l'ISKP sur le territoire afghan, et en pointant vers une coopération sécuritaire concrète avec la Turquie comme preuve de ce rôle, le mouvement construit un récit antiterroriste qui offre aux gouvernements autrement sceptiques un prétexte pour un engagement limité. Combattre un ennemi commun est le lubrifiant diplomatique le plus ancien qui soit, et les talibans ont appris à l'utiliser.
Vers quel avenir ?
Pour la Turquie, le maintien de relations avec les talibans, selon les objectifs que nous avons analysés ici, constitue l’aboutissement de sa stratégie. Ankara reste consciente du coût que représenterait toute aventure excessive au-delà du niveau actuel. Les talibans le savent aussi. Ce qui rend l'engagement Turquie–talibans structurellement intéressant, c'est précisément qu'aucune des deux parties ne se fait d'illusions sur l'autre. Ankara ne considère pas les talibans comme un partenaire réformable ouvert à une gouvernance libérale ; les talibans ne voient pas non plus en la Turquie un patron animé par la sympathie pour la souveraineté afghane. Ce qui maintient cette relation, c'est un ensemble étroitement défini d'intérêts convergents : la maîtrise des flux migratoires, le positionnement régional, la gestion de la légitimité, la lutte antiterroriste, et l'accès économique. Ces intérêts se révèlent suffisamment robustes pour survivre à la distance idéologique considérable qui sépare la Turquie laïque de l’Émirat islamiste des talibans.
