Riyad, Abou Dabi et Doha en Afghanistan

Que fait la Chine en Afghanistan ?

N° 1 · janvier 2026

Début janvier 2026, des manifestations violentes ont éclaté dans le district de Chah Ab, dans la province de Takhar (nord-est de l’Afghanistan), visant un projet minier d’or attribué à une entreprise sino-afghane. Les habitants accusent les exploitants de dégâts environnementaux, d’opacité dans l’attribution des contrats et d’absence de bénéfices concrets pour les communautés locales. Les affrontements entre résidents, gardes de l’entreprise et forces de sécurité talibanes ont fait plusieurs morts et blessés, poussant le ministère afghan des Mines à suspendre temporairement les opérations et à dépêcher une mission d’enquête.

Ce projet, souvent désigné comme la mine d’or de Samti, fait l’objet d’un contrat d’environ 310 millions de dollars signé en 2024. Les protestations de Takhar, qui font écho à des mobilisations antérieures contre l’exploitation minière dans la région, illustrent un rejet croissant d’un modèle extractif perçu comme profitant avant tout à des intérêts chinois, au détriment des moyens de subsistance locaux.

Les intérêts chinois sous pression croissante depuis 2021

Ces tensions locales s’inscrivent dans un contexte plus large de dégradation de l’environnement sécuritaire pour la présence chinoise en Afghanistan depuis le retour au pouvoir des talibans en août 2021. Les attaques et menaces visant des ressortissants, des sites et des symboles associés à la coopération sino-talibane se sont progressivement multipliées.

L’attaque contre l’hôtel Longan à Kaboul en décembre 2022, établissement fréquenté par des acteurs économiques chinois, a marqué un tournant en montrant que la présence chinoise pouvait devenir une cible directe. D’autres agressions armées et menaces répétées contre des projets économiques ont suivi, révélant la vulnérabilité croissante des intérêts chinois.

Cette dynamique a également pris une dimension régionale. En mars 2024, un attentat-suicide revendiqué par le Tehrik-e-Taliban Pakistan a visé des ingénieurs chinois au Pakistan. En novembre 2025, une attaque par drone contre des travailleurs chinois au Tadjikistan, lancée depuis le territoire afghan, a confirmé l’extension transfrontalière des risques sécuritaires.

Ces violences traduisent moins une hostilité isolée envers la Chine qu’un rejet, par certains groupes armés, du rapprochement entre Pékin et les talibans. En s’imposant comme le principal partenaire extérieur du régime, la Chine est devenue une cible symbolique dans les rivalités jihadistes et les contestations du nouvel ordre politique afghan.

Le calcul stratégique de Pékin

Malgré ces risques, la Chine poursuit une stratégie d’engagement pragmatique en Afghanistan. Depuis que Xi Jinping a fait de la « diplomatie du voisinage » un pilier stratégique en 2013, Pékin cherche à sécuriser son flanc occidental. En Afghanistan, l’objectif prioritaire est d’empêcher que le territoire ne serve de sanctuaire à des groupes armés menaçant ses intérêts, en particulier le Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM), actif au Xinjiang.

Dans cette optique, le régime taliban est perçu comme une réalité politique avec laquelle il faut composer. La Chine a mis en place des mécanismes bilatéraux de coopération économique, accordé un accès préférentiel à son marché et relancé des projets structurants, notamment dans les secteurs miniers et des infrastructures. Pékin qualifie ces relations de « normales », tout en s’abstenant d’accorder une reconnaissance officielle à l’émirat, conditionnant son engagement à la capacité des talibans à contrôler les groupes armés.

Une approche distincte de la conditionnalité occidentale 

La stratégie chinoise contraste nettement avec celle des puissances occidentales, qui ont suspendu leurs relations diplomatiques de haut niveau avec Kaboul et subordonnent toute aide à des réformes institutionnelles et sociétales. L’Afghanistan demeure aujourd’hui le seul pays au monde à interdire totalement l’accès des femmes et des filles à l’enseignement secondaire et supérieur, tout en imposant de lourdes restrictions à leurs libertés fondamentales.

Face à ces violations, l’Occident privilégie une pression normative dont l’efficacité reste limitée. La Chine, à l’inverse, considère la proximité géographique de l’Afghanistan comme un impératif stratégique, quitte à tolérer des atteintes persistantes aux droits humains. Elle privilégie ainsi un partenariat flexible et potentiellement réversible, centré sur la stabilité et l’interdépendance économique plutôt que sur la transformation politique interne.

Idéologie, stratégie et couts associés 

Cette posture s’inscrit aussi dans des traditions intellectuelles chinoises valorisant l’ordre et la stabilité. Les références confucéennes à l’harmonie sociale et la retenue taoïste face aux rapports de force existants éclairent une diplomatie qui relègue les considérations normatives au second plan. Tant que la stabilité frontalière est assurée, les appels chinois à une gouvernance plus inclusive demeurent secondaires.

Ce choix comporte néanmoins un coût réputationnel. Toutefois, la Chine, déjà habituée aux critiques concernant sa propre situation en matière de droits humains, semble disposée à l’assumer. Dans un contexte international marqué par l’érosion des priorités normatives, le dialogue avec des régimes politiquement sensibles tend à se banaliser.

Conclusion : un modèle flexible mais fragile

La politique chinoise en Afghanistan repose sur un modèle d’engagement sans reconnaissance, fondé sur des attentes limitées et une priorité accordée à la stabilité régionale. Comparée à la conditionnalité occidentale, cette approche offre une plus grande flexibilité et permet de maintenir des canaux de communication ouverts.

Cependant, la multiplication des attaques contre les intérêts chinois et la contestation locale croissante autour des projets économiques, illustrée par les événements de Takhar, en révèlent les fragilités. Si l’insécurité transfrontalière devait s’intensifier ou si le rejet populaire des projets extractifs s’accentuait, les limites de l’engagement pragmatique de Pékin apparaîtraient rapidement. Le cas afghan montre ainsi comment une stratégie fondée sur les intérêts peut contenir les risques à court terme, sans pour autant garantir une stabilité durable.

© 2024, AFGSPHÈRE 

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